Le temps qui passe

« Avec le temps
Avec le temps, va, tout s’en va
On oublie le visage et l’on oublie la voix
Le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien… »

Cette chanson de Léo Ferré joue en boucle depuis quelques temps sur ma « playlist » Livresse franco-retro (disponible sur Spotify – petite pub en passant pour Julie 😉) et l’inspiration m’est venue de disserter sur le temps qui passe. Ce temps qui passe pour la majorité en confinement. Qui passe trop lentement, qui passe trop vite…

… c’est pas la peine d’aller chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien…

Que cherchons-nous encore? Laissons-nous aller les choses, laissons-nous faire?

Certes non. Et c’est très bien…

Actuellement, plusieurs souffrent, à différents égards. Toute souffrance est potentiellement porteuse d’espoir. Suffit de voir ce que nous comprenons de celle-ci, suffit de voir quel éclairage la conscience place sur celle-ci.

Je souhaite que pour une fois nous nous souvenions, réellement. Que nous nous souvenions de ce qui compte pour vrai. Que nous nous souvenions de ces proches dont nous avons été privés, de ces lieux que nous aimions fréquenter, de ces voyages que nous aimions planifier. De cet autre que nous regardions du coin de l’oeil, nous questionnant si nous voulions entrer en relation ou non avec lui ou elle. Que nous nous souvenions que nous étions loin d’être toujours ouvert à cet autre. Que nous sommes loin de l’être encore… Que nous nous souvenions de tout ce qui reste à faire pour apporter un peu plus de « nous » dans le « je » d’un monde qui voit son individualisme mis à rude épreuve en ce moment. Qui se souvient soudainement que sans un minimum de solidarité, nous ne pouvons y arriver. Que ce soit pour se rappeler des plus faibles qui ont besoin d’être protégés d’un virus dont nous ne savons que très peu de choses au final. Et je parle ici de la science, pas du quidam qui « fait ses recherches ». Ou que ce soit de ceux « qui font leurs recherches », pour nous faire voir qu’il y a quand même plusieurs choses qui clochent dans la façon de traiter une situation qui, disons-le, est une première mondiale pour la majorité.

Ce que nous ne semblons pas voir ou ne plus voir, c’est que derrière cette discorde apparente, il y a un humain qui cherche à se mettre en relation avec l’autre. Pour le protéger ou lui sonner l’alerte, peu importe.

Il y a l’humain ébranlé, confronté à sa solitude, confronté à un tissu social fragilisé par plusieurs décennies de galère dans des systèmes de performance qui commencent à vaciller les uns après les autres. Des systèmes qui tentent de continuer à propager le message que nous devons les maintenir si nous voulons survivre. Alors, qu’en faits, c’est l’inverse. Ces systèmes ont peur. Ils ont peur de notre potentiel de solidarité, de notre potentiel de nous relier de nouveau à l’humanité véritable qui sommeille en nous.

« Avec le temps
Avec le temps, va, tout s’en va
L’autre à qui l’on croyait pour un rhume, pour un rien
L’autre à qui l’on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l’on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi, l’on s’traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien… »

..tout va bien…

Non, ça ne va pas bien. Et nous le voyons de plus en plus, nous en parlons de plus en plus ouvertement. Nous voyons que la question n’est plus de savoir combien de personnes sont malades ou en mourront, mais bien de protéger des systèmes de soins médicaux et des systèmes gouvernementaux qui ne peuvent plus soutenir d’éventuels débordements. Parce qu’ils n’ont plus les ressources. Les ressources matérielles du côté de l’Europe et les ressources humaines du côté Nord Américain. Il faut maintenant voir les choses telles qu’elles sont: Les systèmes n’y arrivent plus. Il faut aussi voir que si nous avons « vendu notre âme pour quelques sous », il ne nous suffit plus de dénoncer, il faut se demander ce que nous ferons de ce constat.

Après… Lorsque la vie reprendra.

« Avec le temps
Avec le temps, va, tout s’en va
Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l’on se sent floué par les années perdues, alors vraiment
Avec le temps on n’aime plus. »

Aurons-nous de nouveau la capacité d’aimer, ou serons-nous comme des « chevaux fourbus », vannés d’une crise qui nous aura épuisé dans notre capacité à faire des sacrifices? Sauterons-nous dans le prochain vol pour Cuba? Nous empresserons-nous de remonter sur notre tapis roulant, sans même un regard pour cet autre qui vient également décompresser d’une vie trop trépidante pour nos systèmes nerveux fragilisés? Continuerons-nous d’aller rendre visite à ces proches qui vivent le confinement à l’année longue, à la vie longue?

Serons-nous en mesure de voir tout le prix qui sera à payer? Tous ces programmes de subventions gouvernementales qui augmenteront une ardoise criblée de rouge depuis fort longtemps, tous ces entrepreneurs et restaurateurs à la rue qui viendront grossir les rangs de ceux qui devront se reconstruire. Par qui tout ceci sera-t-il supporté? Et je ne vous parle pas ici de réalité matérielles ou d’argent. Je vous parle ici de travailleurs qui devront travailler encore plus fort, augmentant un état psychologique toujours « on the edge », je vous parle d’entrepreneurs et de restaurateurs brisés d’un rêve d’une vie, détruit en moins d’un an. Je vous parle d’humains et de leurs souffrances.

Saurons-nous les aimer et les accueillir? Saurons-nous les supporter dans leur détresse? Saurons-nous recommencer à tisser un peu de ce tissu social quasi inexistant?

Aurons-nous la conscience de voir que ces systèmes dans lesquels nous avons tant investit et dans lesquels nous avons placé notre confiance ne sont plus la panacée et encore moins la solution à une vie meilleure? Aurons-nous la capacité de prendre la responsabilité d’une véritable vie en collectivité, faite de soutien, d’entraide et de plus de simplicité? Une vie faite également de nombreux sacrifices à notre petit confort personnel. Aurons-nous la capacité de faire ces sacrifices pour les générations futures? Parce que…

« Avec le temps
Avec le temps, va, tout s’en va… »

Nous, nous en irons sous peu. La vie est un éternel recommencement dont nous sommes indissociables. Il n’y a rien que nous ayons à protéger ou à sauvegarder. Vouloir protéger nos acquis est un acte égoïste qui nous amènera à nous faire déposséder de nos richesses par ceux qui un jour, auront à faire des choix que nous n’avons pas le courage de faire maintenant. La sagesse, serait de savoir le voir.

« Avec le temps
Avec le temps, va, tout s’en va
Même les plus chouettes souvenirs, ça, t’as une de ces gueules
À la galerie, j’farfouille dans les rayons d’la mort
Le samedi soir quand la tendresse s’en va toute seule… »

La jeunesse n’a ni cette perspective, ni cette sagesse. Elle a l’espoir et les rêves d’un feu qui brûle au coeur d’une vie qui se sait éternelle. C’est nous qui avons oublié, parce que nous avons accordé trop d’importance à ce temps qui file et qui nous rappelle cette illusion qu’est la mort. C’est pourquoi Ferré chantait qu’avec le temps, tout s’en va. Pas simplement parce que nous oublions mais aussi parce que nous accordons trop de temps au temps et pas assez à notre humanité.

Nous n’avons pas le droit de leur couper les ailes et devons leur permettre de croire en une humanité plus vraie, plus près du sens réel de la vie. Ils ont droit de pouvoir se déployer, comme nous avons eu la chance de le faire. Ignorer ce qui est à venir c’est les empêcher de prendre leur envol d’un nid douillet que nous continuons d’occuper sans vergogne. Un nid dont nous ne sommes pas les propriétaires.

Avec le temps, parolier Léo Ferré, © Les Nouvelles Editions Meridian, Éditorial Avenue, Peermusic Publishing.

3 Comments on “Le temps qui passe”

  1. A reblogué ceci sur AndreeBoulay Bloget a ajouté:
    Résumé:

    Actuellement, plusieurs souffrent, à différents égards. Toute souffrance est potentiellement porteuse d’espoir. Suffit de voir ce que nous comprenons de celle-ci, suffit de voir quel éclairage la conscience place sur celle-ci.

    Je souhaite que pour une fois nous nous souvenions, réellement. Que nous nous souvenions de ce qui compte pour vrai. Que nous nous souvenions de ces proches dont nous avons été privés, de ces lieux que nous aimions fréquenter, de ces voyages que nous aimions planifier. De cet autre que nous regardions du coin de l’oeil, nous questionnant si nous voulions entrer en relation ou non avec lui ou elle. Que nous nous souvenions que nous étions loin d’être toujours ouvert à cet autre. Que nous sommes loin de l’être encore… Que nous nous souvenions de tout ce qui reste à faire pour apporter un peu plus de « nous » dans le « je » d’un monde qui voit son individualisme mis à rude épreuve en ce moment. Qui se souvient soudainement que sans un minimum de solidarité, nous ne pouvons y arriver. Que ce soit pour se rappeler des plus faibles qui ont besoin d’être protégés d’un virus dont nous ne savons que très peu de choses au final. Et je parle ici de la science, pas du quidam qui « fait ses recherches ». Ou que ce soit de ceux « qui font leurs recherches », pour nous faire voir qu’il y a quand même plusieurs choses qui clochent dans la façon de traiter une situation qui, disons-le, est une première mondiale pour la majorité…

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